• 2006 V



    Lorsqu' Iphigénie sentait le désespoir gonfler entre ses pensées, lorsqu'elle le sentait envahir sa chambre étroite, ombre transparente au sol - elle disparaissait.
    Là étaient ses rares sorties. Il fallait vraiment une tristesse, une émotion d'une force inhabituelle pour lui faire quitter le monde protégé.

    Invoquant quelque prétexte futile et fallacieux, elle prenait à pied, seule, la direction de la campagne. La marche la fatiguait tellement que ses pensées étaient coupées par ses pénibles respirations, et elles devenaient moins suivies et moins compréhensibles. Par l'essoufflement, elle parvenait, non pas à faire taire, mais à couvrir sa voix intérieure qui lui chuchotait des hurlements emportés.

    Souvent, elle se dirigeait vers le village d'Achille. Avec le fou et vain espoir qu'il se trouverait sur son chemin, et qu'elle l'impressionnerait par sa dignité, son courage et sa solitude.

    Le chemin qu'elle prenait traversait les champs. La lumière était sombre, maléfique, BLANCHE. Ce qui traversait les nuages aveuglait sans violence, mais avec insistance et lourdeur. Les gros cailloux du chemin ruisselaient sous ses pieds, et souvent, elle manquait de tomber en trébuchant sur une pierre. A ces moments-là, elle sentait sa faiblesse. Son corps l'encombrait encore. Des fils électriques longeaient le chemin.
    De temps en temps, des noyers centenaires ponctuaient le chemin, bornes statiques aux branches chuintantes.
    Personne ne croisait son chemin. Elle était seule, sur un chemin, au milieu de la terre retournée aux germes brisés. A droite, à gauche, elle apercevait de loin en loin des bosquets. Le blanc obsédant du ciel. Et son silence. Son silence étouffant.

    Lorsqu'elle passait sous les lignes à haute tension, un bourdonnement insistant, qui se voulait paisible pourtant, passait entre ses deux yeux. Et ce calme brisé la foudroyait, sa douleur reprenait le dessus; le charme solitaire était rompu.

    Elle marchait ainsi quatre, cinq heures. Toujours elle fixait devant elle le calme des brumes qui volaient autour des champs. Elle voyait sans cesse le chemin blanc se rouvrir devant elle, à chacun de ses pas. Elle aurait voulu se noyer dans le silence qui l'enserrait.

    Enfin, elle apercevait le village d'Achille. Quelques maisons agrégées, comme des humains peureux. Ses pas s'allégeaient; ils s'affranchissaient de la fatigue accumulée du trajet. Parfois, lorsqu'elle en avait la force, elle courait. Elle croyait voler dans le silence, s'élever de terre, nager dans l'air comme dans ses rêves. Le vent brûlait ses yeux. Et c'était avec des larmes de dépit qu'elle parvenait au premier croisement avec l'unique route qui traversait le village. Là, elle avait peur; elle allait entrer en territoire sacré. Elle restait là de longues minutes, le regard perdu devant elle, avançant de son fil invisible dans les rues. Puis elle s'en retournait, déçue, sombre, vide, pour un retour dans la nuit qui tombait, puis l'obscurité noire.

    Son pélerinage était fini.


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