• 2006 I


    iphigénie existait un peu. elle était, comme vingt-et-une heures sur vingt-quatre, allongée sur son lit.

    le matin, à huit heures, elle avait eu une prise de sang. elle s'était allongée là où des centaines de personnes s'étaient déjà allongées. elle eut un léger frisson de dégoût. elle ne sentit pas la piqûre de l'aiguille, qui entra dans sa chair amollie de sommeil très facilement. les somnifères qu'elle avait pris vers quatre heures du matin n'étaient sûrement pas étrangers à cet endormissement sensoriel. on tira du sang d'elle; des flacons entiers se remplissaient. on lui permit de se relever; elle le fit et marcha jusqu'à l'entrée. le visage inexpressif de clytemnestre l'y attendait. elles sortirent. iphigénie marcha cent mètres avec une énergie étonnante. mais elle sentit tout à coup les sons tourner autour d'elle, ses extrémités la piquer, sa conscience se dérober comme ses genoux qui lui semblaient de coton. elle s'assit contre une maison. le haut de son corps glissa à terre sans qu'elle le sût.
    très vite, un rêve commença. elle marchait dans un tunnel aux lumières innombrables, d'un bleu vif, empoisonné, chatoyant. les nuances fondaient sous son regard et flattaient l'oeil. elle avait envie de sourire. puis elle s'apercevait qu'il l'avait suivie, et il la saluait en levant un chapeau noir, poussiéreux, sans ouvrir son visage. il la dépassait et glissait sur le sol immatériel; il disparut bientôt.
    lorsqu'elle ressentit le froid laver son visage et les voitures gronder loin du silence, elle s'aperçut qu'elle avait rêvé sûrement. elle tenta de s'asseoir, mais ouvrant les yeux, elle s'aperçut qu'on tenait ses jambes au-dessus d'elle. elle crut qu'on l'avait enlevée; cela correspondait à la fois à un fantasme mais aussi à une hantise. elle se débattit; on serra plus fort. on lui dit: "calme-toi, tu t'es évanouie, ne bouge pas." elle reconnut la voix de clytemnestre, étrangement amplifiée. iphigénie demanda à ce qu'on lui lâche les jambes; on les lâcha. elle s'assit. elle reconnut la rue où il lui semblait être passée des années auparavant. on la reconduisit chez elle.
    parvenue à sa chambre, elle s'effondra sur son lit. elle avala à grand-peine un peu de codéine, deux comprimés seulement. cela suffirait à l'endormir; sa fatigue pourvoirait au reste. elle s'endormit sans même pouvoir attendre l'effet bienfaisant du comprimé. ce sommeil fut agité. elle y vit le merle, toute sa famille défunte. elle se vit morte, son lit encadré de quatre cierges cloués aux pieds. elle détailla du regard les broderies de son linceul, le pincement de son nez, le jaunissement de son visage, le déssèchement de ses mains jointes à la poitrine, les bouquets d'immortelles. elle eut une brève vision d'elle-même en train de mourir, aussi étrange que cela puisse paraître.


    elle se réveilla vers six heures de l'après-midi. elle réfléchit un instant aux moyens d'exécution de ce présage de la Kèr on ne peut plus précis et directif. comateuse, elle fit tout de suite appeler le meilleur ami d'achille auprès d'elle. mélanippus, elle le savait, était comme on dit "amoureux" d'elle, chose rare après l'âge de treize ans. elle savait que, si elle lui parlait, il l'écouterait. il connaissait sa situation et en souffrait assurément; mais il n'en disait rien et restait un ami des plus fidèles. elle lui en savait gré.
    elle raconta à mélanippus son rêve, et lui fit part de son dessein. sa décision était prise, ferme, car elle allait dans sa logique à elle. il fut horrifié de son acceptation du destin. ils ne se disputèrent pas car elle lui signifia que le peu d'énergie qui lui restait ne devait pas être employé à disserter mais à réfléchir un peu et à agir. hébété, vidé, il tira une chaise et s'assit face à elle. elle lui demanda de l'aider à se lever; il le fit. elle s'assit à son bureau, arracha difficilement quelques pages d'un cahier, tira à elle quelques enveloppes, et commença à écrire.

    "ce n'est pas ma faute..." elle écrivit longtemps, deux heures peut-être. pendant deux heures, la plume délivra son filet mince d'encre noire et traça des signes, inlassable. la nuit était tombée. elle cacheta ses lettres et précisa sur les enveloppes leur destinataire. elle regarda la fenêtre aveugle. des larmes auraient dû venir; la résolution avait irrémédiablement asséché ses yeux. mélanippus l'interrogeait du regard. "tu veux vraiment?"; il insistait, il ne l'en pensait pas capable. cela l'énerva. "bien sûr que oui. c'est nécessaire."
    elle embrassa mélanippus. "je dois y aller. il faut que je me prépare." elle trouva un sourire pâle. "salut" dit-elle, "je ne pourrais rien te dire de plus. tu auras ta lettre toi aussi. tu donneras la sienne à achille. promets." mélanippus promit d'un hochement de tête, en avalant sa salive. il ne pouvait se résoudre à partir. "va-t-en" lui dit-elle doucement, "tu ne peux plus rien pour moi. c'est achille qui aurait pu quelque chose pour moi. maintenant, c'est moi qui ai trouvé ce que je peux faire pour moi-même. je t'en prie, va-t-en. tu es un vrai ami, j'aurais bien aimé plus te connaître. maintenant, ferme la porte, s'il te plaît, et va-t-en. je t'appelerai tout à l'heure."

    iphigénie sortit une bouteille de vieux rêve d'un vert transparent, qu'elle gardait depuis longtemps pour l'occasion. elle en but la moitié, assise au rebord de la fenêtre sur lequel elle s'était hissée à grand-peine. le liquide léger tremblait dans le gobelet de cristal fin. elle ne voyait plus très nettement. elle descendit et prit une douche. elle coupa les pointes de ses cheveux et les mit dans un sachet pour electre. elle se parfuma, le même parfum poivré qu'achille, et revêtit une robe noire qu'elle aimait particulièrement, une robe des années trente aux volants de dentelle et aux manches courtes. elle alluma une chandelle. à cette lueur, elle continua la bouteille de rêve. elle fouilla sa table de nuit et trouva diverses boîtes et comprimés. elle en prit deux de chaque sorte, et les posa tous sur sa table. elle les rangea par ordre de taille et de couleur. il y en avait douze. elle les compta plusieurs fois. elle se souvint tout à coup qu'il fallait qu'elle appele mélanippus. elle l'appela. "il y en a douze, mon cher. comme les heures. je commence? un (elle en avala un qu'elle fit passer d'une gorgée de rêve), deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze..."elle fit une pause "...douze. j'ai fini. attends donc avec la même impatience que moi, au lieu de te morfondre."
    mélanippus, horrifié par ce compte à rebours macabre, n'avait toujours rien dit. elle se demanda un instant s'il ne pleurait pas. mais cela lui sembla impossible pour une personne de son sexe. achille n'aurait jamais pleuré. il lui aurait dit peut-être: "c'est bien." elle pensa qu'il se réservait. elle lui dit: "alors?"
    le silence qui lui répondit lui pesa, et elle clôt l'appel. "voilà, je suis allongée sur mon lit, pieds joints. ma tête est vers le nord. et maintenant, tout ce que j'ai à faire, c'est attendre. au revoir?" mélanippus ne put répondre". cela la contraria. elle laissa un peu de silence s'échapper puis dit "je raccroche". elle entendit un "attends!" précipité, mais ne voulut pas retarder son geste. elle arracha la prise du téléphone.

    elle pouvait enfin mourir tranquille.

    elle s'allongea sur son lit, la tête regardant la fenêtre, et prit le parti d'attendre. elle s'endormit, lancée vers des horizons qu'elle n'espérait pas encore connaître. elle se sentait heureuse, croyait-elle, car elle sentait une onde étrange, qui lui rappelait d'anciens souvenirs, monter de sa taille et enivrer sa tête, lui amenant un sourire concave aux lèvres.


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